
Ce spectacle est accompagné d'un dossier pédagogique à l'usage des enseignants du secondaire.
Ben et Gus se trouvent dans un sous-sol, dès le lever de rideau ils nous apparaissent comme deux hommes qui cherchent à tuer le temps, en attendant quelqu’un. La seule chose à faire dans cette situation est de parler, continuellement, inlassablement, flux de parole brusquement interrompu par des silences qui résonnent étrangement. Dialogues plats, répétitifs, dévalorisés… Nous entendons la conversation incohérente, illogique, elliptique de tous les jours, les phrases avec leurs perpétuels retours en arrière, il y a un vide à combler. Gus questionne Ben, qui ne répond pas, pire, il change de jamais conversation. Le langage obsédant devient, dans une tension extrême liée à l’environnement, lieu de dispute : doit-on dire « allumer la bouilloire » et « faire chauffer le gaz » ou «faire chauffer la bouilloire » et « allumer le gaz»? Progressivement, comme souvent quand on est deux et seuls, l’un domine l’autre mais cette volonté de domination n’est jamais effrayante à cause du caractère comique de la situation dans laquelle ils se trouvent.
Mais plusieurs éléments viennent perturber cette ‘ quiétude’ : une enveloppe discrètement glissée sous l’une des portes et contenant des allumettes – ce qui tombe plutôt bien puisqu’ils en ont besoin pour allumer le gaz, et que Gus a abimé les siennes. Par cette simple intrusion, l’univers bascule : Sont-ils observés? Par qui? Pourquoi? Autant de questions qui seront sans réponse mais qui instaurent un écart, un décalage. Tout ce qu’on apprend de tangible est qu’ils sont là pour un travail, éliminer quelqu’un.
HAROLD PINTER (né en 1930 - prix nobel de Littérature)
L’œuvre d’Harold Pinter, dramaturge affilié au théâtre de l’absurde, prend place dans un cadre quotidien, avec des personnages banals, et a un point de départ issu de notre monde (une chambre, un salon…). L’espace scénique est im-médiatement reconnaissable pour le lecteur/spectateur. Cependant l’effort du dramaturge consiste à instaurer progressivement un écart entre l’impression de familiarité créée par le cadre initial, et cette oppression mystérieuse produite par l’espace extra-scénique sur les personnages (espace extra-scénique souvent désigné par un objet : Le Monte-Plats en fait partie).
«I’d say that what goes on in my plays is realistic, but what I’m doing isn’t realism» [j’ai dit que ce qui se passe dans mes pièces est réaliste, mais ce que je fais n’est pas du réalisme], écrit Pinter. En effet le parti-pris réaliste est vite avorté. C’est en fait un prétexte : d’une part, l’espace scénique, bien que fortement individualisé, n’est pas la "copie" d’un lieu réel, mais fonctionne comme un archétype de tous les lieux où se joue le même drame humain, comme si le dramaturge voulait inciter le spectateur à se reconnaître dans les personnages. D’autre part, l’illusion réaliste initiale n’est installée que pour décupler la puissance du danger entièrement fantasmatique venue de l’extérieur.
«Un geste (…) indique que l’on ne vit pas ici dans l’univers d’une quelconque « tranche de vie ». Le rideau tiré fiévreusement, le coup d’œil anxieux vers la porte, sont des signes précurseurs qui progressivement vont s’introduire dans le domaine de la Tragédie. Ils marquent un seuil, une différence, un écart : requête envers le lecteur (le spectateur) afin qu’il accède à un autre plan.»
C. Susini, à propos de The Room.
Cette exploitation de l’espace dramatique se retrouve dans toute l’œuvre de Pinter, et notamment dans Le Monte-Plats (The Dumb Waiter). L’écriture de Pinter, dans cette optique, semble être fondée sur une dialectique de l’espace : intérieur et extérieur s’opposent de même que les registres différents selon lesquels ils sont traités, réaliste ou mystérieux.